JEU DE MIROIRS

Sacrilège ! L’État, les religions & le sacré
Archives Nationales à Paris.

« Pourquoi les rois de France poursuivaient-ils le blasphème au même titre que le crime de lèse-majesté? Comment l’État, monarchique ou républicain, compose-t-il avec le pouvoir religieux ?
Même laïc, l’État peut-il se passer de toute forme de sacré ?
Autant de questions au cœur de l’exposition « Sacrilège ! L’État, les religions et le sacré ».
Du Moyen Âge à nos jours, c’est ainsi une grande fresque historique sur le sacrilège que nous sommes invité.es à découvrir, confrontant le texte et l’image. Une occasion unique de s’attarder sur les fondements politiques et religieux du blasphème, mais aussi les effets de la liberté d’expression ainsi que sa remise en cause, à travers un riche parcours dans le temps.
Dans une ambiance solennelle – qui n’est pas sans rappeler celle d’un lieu de culte ! – l’exposition déroule son itinéraire chronologique, faisant le récit de ces liens complexes et tumultueux entre le pouvoir et la religion, à travers plus d’une centaine d’œuvres et de documents d’archives inédits, de vêtements d’époque, de films…
De Socrate (399 av. J.-C.) au Chevalier de La Barre (1766), de l’attentat de Damiens contre Louis XV (1757) à l’affaire du « Casse-toi, pov’ con ! », les commissaires de l’exposition ont eu à cœur de rendre au sacrilège et au blasphème leur dimension politique.
L’exposition « Sacrilège ! » replace ces événements tragiques dans le temps long de l’histoire.
« Une histoire aussi longue que celle du religieux et du fait politique, remarquent les commissaires qui reprennent à leur compte la définition très large du sacrilège posée par Émile Durkheim :
« Toute atteinte à ce qui est considéré comme sacré par une société à un moment donné, et est donc protégé par des interdits ». (Émile Durkeim (1858 – 1917, sociologue français considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie moderne)
Matérialiste, individualiste, laïque, notre époque laisse-t-elle une place au sacré ? Les notions de sacrilège, de blasphème ont-elles encore un sens dans nos esprits modernes ?
Par un subtil jeu de miroirs, l’exposition bouscule les frontières entre le spirituel et le temporel, le religieux et le laïc, le sacré et le profane. » (Extraits du dossier de presse)

Pour la visite, c’est par ici!
Atmosphère….
Repères….
… Historiques.

L’INVENTION D’UN INTERDIT
La première partie de l’exposition propose une analyse historique et sociologique de la notion de sacrilège dont le sens varie selon la place que chaque société attribue au sacré.
Quel est le point commun entre Socrate, Damiens, le Chevalier de La Barre et Samuel Paty ?
Avoir été accusé de « sacrilège » et mis à mort pour cela.
De l’Athènes du IVe siècle avant notre ère à la France du XXIe siècle en passant par la monarchie absolue, le sens donné au mot « sacrilège » a évidemment varié : mise en péril de la cohésion de la cité, blasphème contre Dieu, atteinte au roi.
« Toute société, même républicaine et laïque, a besoin de sacralité et enfreindre ce que le pouvoir, la société, voire des individus auto-proclamés justiciers considèrent comme sacré est périlleux. » (Propos tenus par les commissaires de l’exposition Amable Sablon du Corail et Jacques de Saint-Victor).

Découpé en trois parties, le parcours s’ouvre par le procès de Socrate, condamné en 399 avant J.-C. à boire la cigüe pour « ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité ».


« À partir du XIIIe siècle, les rois de France intensifient la répression contre les blasphémateurs, notamment Louis IX (Saint Louis, r. 1226-1270).
Car lutter contre le sacrilège, c’est rappeler que le souverain tient son pouvoir de Dieu! Offenser Dieu, c’est offenser le roi ; offenser le roi, c’est rejeter l’ordre politique voulu par Dieu…
Un glissement s’opère ainsi, de l’offense faite à Dieu à la lèse-majesté royale, et du spirituel au temporel. Le pouvoir royal peut ainsi prendre son autonomie par rapport à l’Église et au pape. Peut alors se développer une véritable « religion royale ». (Extrait dossier de presse) »
L’État récupèrera la notion de sacré pour étendre son pouvoir en réprimant la contestation par le crime de “lèse-majesté”. C’est ainsi que Philippe le Bel multipliera les procès politiques, aussi spectaculaires qu’arbitraires, contre ses adversaires dont le fameux procès des Templiers entre 1307 et 1314, représenté par la pièce maîtresse de ce procès : un rouleau de 53 mètres sur lequel sont consignés les interrogatoires de 138 templiers par l’inquisiteur du royaume de France.

Rouleau des interrogatoires du Procès des Templiers.

« Cet usage politique de la notion de sacré se poursuit tout au long du Moyen-âge et de la Renaissance, et prend une tournure particulière lorsque sont commis les premiers régicides : le meurtre d’Henri III puis d’Henri IV au cours des guerres de Religion. 
La Réforme protestante, à partir de 1517, change la donne : le blasphème ordinaire peut devenir hérétique, remettant en cause le dogme catholique et le pouvoir royal. Après Martin Luther, ce sont les thèses de Jean Calvin qui se diffusent en France et gagnent en une génération une part notable des élites bourgeoises et nobiliaires. Les enjeux changent. En 1534, des affiches violemment anticatholiques sont placardées dans plusieurs villes, et jusque sur la porte de la chambre du roi. La répression royale se durcit alors, sans grand succès. Les guerres de Religion éclatent en 1562 et vont ensanglanter le royaume jusqu’à la fin du siècle. » (Extraits dossier de presse)

Livre: le saccage de la Cathédrale de Lyon
Massacre de Tours 1562

Le Chevalier de La Barre sera le dernier condamné à mort pour sacrilège (1er juillet 1766). Le développement de la Réforme protestante s’accompagne de l’essor d’un humanisme favorable à la tolérance religieuse et aux débuts de l’expression d’une pluralité politique remettant en cause la sacralité du pouvoir.
Le siècle des Lumières se trouve confronté à ce qui est de plus en plus perçu comme un archaïsme, à l’image de l’exécution du chevalier De La Barre en 1766, coupable de ne pas avoir enlevé son chapeau au passage de Louis XV. Cet événement choque notamment Montesquieu.
La Révolution française mettra fin à ce sacré royal, en supprimant les crimes de blasphème et lèse-majesté, et en imposant la constitution civile du clergé aux prêtres catholiques.

Le Chevalier de la Barre

LA POLITIQUE ET LE SACRÉ : DE LA LÈSE-MAJESTÉ À L’OFFENSE AU CHEF DE L’ÉTAT
« En créant un délit vague, non défini, vous livrez les citoyens à l’arbitraire du parquet et du juge. Est-ce là ce que vous oserez appeler une loi de liberté, une loi républicaine ? »
Georges Clemenceau, à propos du délit d’offense au président de la République, 21 juillet 1881

La deuxième partie de l’exposition s’attache à montrer de quelle manière le pouvoir fabrique du sacré pour se perpétuer et légitimer son action. Le sacrilège devient dès lors un crime essentiellement politique.

La « religion royale », ébranlée par la Réforme et les guerres de Religion (1562-1598), est éradiquée par la Révolution française.
Mais celle-ci lui cherche des substituts : on poursuit les coupables de« lèse-nation » ou ceux qui
« blasphèment la Constitution ».
Pour avoir, le 5 janvier 1757, attaqué au couteau Louis XV (qui ne sera que légèrement blessé),
Robert-François Damiens, un marginal dont les motivations et les intentions restent obscures, mais à qui on attribue le fait d’être janséniste est ainsi condamné à être écartelé. Il sera exécuté le 28 mars de la même année sur la place de Grève à Paris.
« Les sentiments de religion dont nous sommes pénétrés et les mouvements de notre cœur nous portaient à la clémence, mais nos peuples, à qui notre vie n’appartient pas moins qu’à nous-même, réclament de notre justice les vengeances d’un attentat commis contre des jours que nous ne désirons conserver que pour leur bonheur. » Louis XV 
Robert-François Damiens sera la dernière personne, en France, à subir ce supplice réservé au régicide sous l’Ancien Régime.
L’exposition rend compte de cet épisode avec différentes pièces inédites, parmi lesquelles la redingote du régicide – restaurée pour l’occasion – et un « sac de procédures » d’époque renfermant les pièces du procès, ainsi qu’un tableau « le Typus religionis », commandé par les jésuites, saisi en 1762 dans l’ancien collège de Billom (Puy-de-Dôme) pour servir de pièce à conviction au procès intenté à la Compagnie de Jésus.

Estampe du Typus Religionis
Typus Religionis: Peinture allégorique représentant la Nef de la Foi, gouvernée par les ordres religieux, jésuites en tête.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA SACRALITÉ DU POUVOIR
La Révolution, anticléricale et parfois violemment antichrétienne, se déroule en un temps encore imprégné de religiosité. Plus immédiatement, le nouveau régime doit bâtir un nouveau sacré pour légitimer l’autorité du peuple souverain. Celui-ci se construit d’abord sur la destruction des symboles de l’ancienne monarchie. Les dépouilles des rois de France sont exhumées et profanées à Saint-Denis, quelques mois après l’exécution de Louis XVI (1793). Pourtant, alors que le premier Code pénal de 1791 avait aboli les crimes de sacrilège ou de blasphème, on poursuit ceux qui se rendent coupables de « lèse-nation » (dès le 23 juillet 1789) ou qui « blasphèment la Constitution ». Un martyrologe républicain est constitué, où se côtoient Marat, Le Peletier de Saint-Fargeau et le hussard Bara, tué à 14 ans par les insurgés vendéens.
À la religion royale se substituent diverses religions civiques, plus ou moins convaincantes!
Ainsi, le 8 juin 1794, « la fête de l’Être suprême » rassemble les foules sur le Champ-de-Mars, à Paris. Les citoyens y observent Robespierre brûler le monstre de l’athéisme, qui, parti en fumée, laisse apparaître une statue de la Sagesse. Celui-ci y déclare : « Français, vous combattez les rois, vous êtes donc dignes d’honorer la Divinité. »

Retour de Varennes
Almanach 1793
Buste de Bara

A l’issue des fortes tensions révolutionnaires, Napoléon Bonaparte, alors premier consul, promulgue le Concordat en 1801, dans lequel l’État salarie les représentants des cultes en reconnaissant formellement leur existence. Ce système perdure au cours du XIX ème siècle et s’applique y compris dans les colonies, comme le montrent les fiches de paie d’imams algériens dans les années 1860. 
L’offense au chef de l’État, un délit archaïque ? Lointaine réminiscence du crime de lèse-majesté, le délit d’offense au président de la République, instauré par l’article 26 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, est contesté avant même son adoption. Le terme d’offense, très vague, laissait en effet la porte ouverte à un usage disproportionné. Pourtant, jusqu’en 1895 seuls quatre procès sont intentés sous ce chef d’accusation, puis, de 1895 à 1940, aucun président n’y a eu recours.

Après le régime de Vichy (1940-1944), très répressif, les poursuites pour offense au chef de l’État redeviennent rarissimes sous la IVe République. Elles sont en revanche extrêmement nombreuses sous la présidence de Charles de Gaulle, dans le contexte de la guerre d’Algérie et des attentats de l’OAS.
Plus près de nous, la personne qui, sur le passage de Nicolas Sarkozy, avait brandi en 2010 une pancarte « Casse-toi, pauv’con », sera la dernière à être jugée – et condamnée – pour ce délit de lèse président, avant de voir son recours pris en compte devant la Cour européenne des droits de l’homme.
Dans une décision de 2023, les juges de Strasbourg condamnent la France sur le fondement de l’article 10 (droit à la liberté d’expression), signant l’arrêt de mort de cette infraction aux parfums d’ancien régime.

Le droit au blasphème et la liberté d’expression.
Si le blasphème n’est pas une notion juridique, le droit de l’exercer est consacré par la loi de 1881.
C’est la loi sur la liberté de la presse de 1881, votée sous la IIIe République, qui porte les derniers coups, en abolissant le délit d’outrage à la morale publique et religieuse (elle conserve seulement l’offense au chef de l’État, qui sera elle-même abolie en 2013). Journaux satiriques et caricaturistes s’en donnent alors à cœur joie.

Dessins
« La caricature »
Minute du projet de loi sur le sacrilège amendé.

RELIGIONS OUTRAGÉES
« La critique de la religion est la condition première de toute critique. »
(Karl Marx, « Contribution à la critique de la philosophie du droit, de Hegel », 1843)
Renvoyer dos à dos Karl Marx (« la critique de la religion est la condition première de toute critique ») et Edgar Morin (« la liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer ») est un peu court.

« Nous avons voulu faire une exposition à la fois savante et pédagogique, montrer cette manière si particulière que la France a toujours eue, dans sa façon de traiter la question du sacré. Indéniablement, la liberté d’expression, notamment en matière religieuse, est aujourd’hui remise en question et il me semble que nous le montrons », plaide Jacques de Saint-Victor, commissaire de l’exposition.
Si la France devient ensuite un des premiers pays à autoriser la critique publique des religions, l’exposition rappelle comment des textes, telle la loi Pleven de 1972, ont par la suite pu être détournés de leur objectifs initiaux par certains groupes de pression pour réintroduire le blasphème.
En replaçant le sacrilège dans une perspective contemporaine, l’exposition explore les relations que l’État entretient avec les religions.
La IIIème République constitue un tournant décisif pour les rapports entre l’État et le sacré par la loi de 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État, qui marque la naissance juridique et symbolique de la laïcité à la française.
Se déploie en outre un « sacré républicain »: par exemple la fête nationale, les hommages nationaux et l’existence d’un délit d’offense au chef de l’État créé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (puni de 45 000 euros d’amende), et qui fut abrogé en 2013.
Cette sacralité républicaine reste cependant controversée, comme l’indique l’exposition.
De temps à autre, des manifestations d’intégristes montrent que le sujet reste sensible : ce fut le cas en 1966 contre le film de Jacques Rivette « La Religieuse ».
« Depuis 1905 et la loi « portant séparation des Églises et de l’État », la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Pour autant, la résurgence du religieux dans le débat public, disons après mai 1968, exerce une pression de plus en plus forte sur la libre critique des dogmes et des cultes. En 1972, la loi Pleven relative à la lutte contre le racisme institue un nouveau délit de provocation à la discrimination, à la haine et à la violence, commise envers des individus « en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». Autorisant les associations à poursuivre en justice des propos de « haine », cette loi permet à certains groupes de pression de tenter de réintroduire le délit de blasphème.
À partir des années 1970, on remet ainsi en cause la liberté de critiquer les religions au nom du respect des croyants. En témoigne l’affaire de « La Dernière Tentation du Christ » (1988), le film de Martin Scorsese, qui a donné lieu à des incendies criminels dans plusieurs salles de cinéma.
Les attentats islamistes qui se succèdent depuis une vingtaine d’années mettent encore un peu plus sous pression la liberté d’expression. Au point de laisser émerger un nouveau discours faisant l’éloge de la censure, au nom de la paix civile, dans une société de plus en plus composite ? »
(Extraits du dossier de presse).

Autocollant diffusé par le Parti de Gauche lors des visites de N.Sarkozy, reprenant une invective du Président pendant du Salon de l’Agriculture

« Un État laïque peut-il vivre indépendamment de toute forme de « sacralité » ?
Évidemment non, dans la mesure où le sacré n’est pas synonyme de religieux et représente les valeurs sur lesquelles une communauté repose. Mais est-il encore possible de trouver un « sacré commun » dans la société contemporaine ? À l’heure de l’hypercommunication, les groupes d’activistes multiplient les actions pouvant passer pour sacrilèges aux yeux de l’opinion, afin de la frapper et de faire valoir leur propre système de valeurs – en somme, d’imposer leur propre vision du sacré. »
(Extraits du dossier de presse).
À partir de 2012, une série d’attentats islamistes frappe la France. Celui perpétré contre le journal « Charlie Hebdo » le 7 janvier 2015, est revendiqué comme une réaction à la publication de caricatures jugées blasphématoires. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, est assassiné, pour avoir montré les caricatures de « Charlie Hebdo » pendant un cours d’enseignement moral et civique.

ARCHIVES NATIONALES
Hôtel de Soubise

60 rue des Francs- Bourgeois, Paris 3°
Jusqu’au 1° Juillet Entrée libre.

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