
Au musée du Luxembourg à Paris, l’exposition « Leonora Carrington » co-organisée par le GrandPalaisRmn et MondoMostre est, en France, la première exposition d’envergure consacrée uniquement à l’œuvre de l’artiste, figure culte du Mexique depuis les années 60.
« À travers une approche chronologique et thématique cette exposition rassemble 126 œuvres d’une artiste visionnaire, profondément liée au surréalisme, mais aussi pionnière du féminisme et de l’écologie qui a transformé ses épreuves personnelles — de la migration à l’internement psychiatrique — en façonnant une vision unique de l’art et du monde. » (Extrait du dossier de presse)

Portrait de Leonora Carrington (entrée de l’exposition)
Photo : Lee Miller
Née au Royaume-Uni en 1917, d’un père industriel anglais et d’une mère irlandaise et décédée en 2011 à l’hôpital anglais de Mexico, Leonora Carrington est élevée dans une atmosphère victorienne.
Dans des œuvres foisonnantes de métamorphoses et de références ésotériques et mythologiques, Leonora Carrington – qui se décrivait elle-même comme un « animal-humain-femelle » – nous montre une harmonie fondée sur la fusion alchimique de l’humain et de l’animal, du masculin et du féminin. C’est ce monde fabuleux (et un peu inquiétant), où les demi-dieux, les saints, les animaux et les monstres cohabitent, que l’exposition nous invite à explorer.
Tere Arcq et Carlos Martin, deux historiens de l’art, commissaires de l’exposition, racontent que Leonora Carrington a mené « une vie en décalage avec son époque : exilée, mère, survivante de la violence et des abus de la psychiatrie. Une vie dans laquelle le voyage, qu’il soit réel ou symbolique, occupe une place centrale. Les vrais voyages, physiques, et ceux de l’esprit par la recherche de nouvelles voies de connaissance« .

Leonora Carrington enfant (1921)

Portrait de Leonora Carrington
Kati-Horna – photographe -1947

Leonora chez elle à Mexico

Photogramme extrait de la vidéo : Daniel Aguilar – L’Artiste britannique Leonora Carrington parle lors d’un entretien avec Reuters 11 novembre 2000 – Bridgeman image.
Les œuvres de Leonora Carrington sont particulièrement complexes et pour mieux les décoder, la lecture des cartouches est fortement recommandée !
Dès l’enfance elle est fascinée par la mythologie et les contes de fées irlandais que lui racontent sa mère, sa grand-mère maternelle et la nourrice irlandaise de la famille.
Dans la première salle de l’exposition un écran déroule les pages d’un carnet plein de créatures imaginaires dessinées par Leonora à l’âge de 10 ans :


À 16 ans, Leonora Carrington part en Italie et découvre à Florence les maîtres de la Renaissance qui l’inspireront toute sa vie. En 1932, elle réalise une superbe série d’aquarelles, Les sœurs de la lune, présentée dans l’exposition:





Et en 1933 une peinture qui fait penser à un début de rébellion :

Chatte infernale bleue et ours démoniaque – Collection particulière
En 1935, rejetant la haute société britannique dans laquelle ses parents voudraient l’intégrer et toujours déterminée à devenir artiste peintre, elle poursuit sa formation à Paris où elle découvre la peinture surréaliste. Elle est impressionnée par une peinture signée Max Ernst, un peintre qu’elle ne connaît pas personnellement.
En 1937, elle se rend à Londres où elle fait la connaissance de Max Ernst. C’est le début d’une relation amoureuse. Vingt-six ans les séparent.
À la suite d’une plainte du père de Leonora à l’encontre de Max Ernst pour peinture d’une œuvre pornographique, le couple s’enfuit en Cornouailles avec d’autres artistes (Lee Miller, Man Ray, Paul Éluard…). Puis fait un retour à Paris, avant de s’installer à Saint-Martin d’Ardèche en 1938.
« Je pense qu’elle a été surréaliste toute sa vie, avant de le rencontrer et après, estime Tere Arcq. Ils avaient en commun la rébellion, le désir de trouver des alternatives au rationalisme dans un monde qui ne fonctionnait plus du tout, l’intérêt pour les savoirs anciens et mystiques, la magie, l’imaginaire, le monde des rêves ».
Leonora et Max peuplent leur « Palais idéal » de créatures hybrides et chimériques symbolisant la métamorphose. Au cœur de l’exposition, on peut voir les portes ornées d’une armoire (prêtées par le propriétaire actuel de la maison) et une tête de licorne rouge, crinière en feu et allure diabolique, peinte directement sur le verre d’une fenêtre.





Le bonheur – Saint-André d’Ardèche –
Lee Miller Photographe et amie 1939

Fenêtre Saint Martin d’Ardèche – 1938
Un bonheur qui s’arrête brutalement.
Après la déclaration de guerre en 1939, Max Ernst qui est allemand est arrêté et détenu au camps des Milles, près d’Aix-en-Provence.
Leonora Carrington, isolée et en danger, fuit en voiture vers l’Espagne dans le but de gagner l’Amérique via Lisbonne. Arrivée à Madrid, « elle est victime d’un viol collectif par des soldats franquistes« , raconte la commissaire. « Elle a été enlevée dans le parc du Retiro et emmenée en voiture dans un palais au décor chinois que je suis encore en train de chercher », précise Carlos Martin. Dans le contexte de la guerre, les violences sexuelles sont légion et « je crois qu’elle ne s’est pas donné le droit d’y accorder de l’importance« , estime-t-il.
L’artiste n’a écrit que quelques lignes sur ce viol mais peint plusieurs œuvres qui en parlent. L’extrême violence de cette agression la déstabilise psychiquement.
À la demande de ses parents, elle est internée – sans son consentement – dans une clinique psychiatrique à Santander, au nord de l’Espagne, où elle sera soumise à des traitements violents qui provoquent des crises d’épilepsie.
Elle traverse alors une période qui va marquer profondément son travail. Ses toiles deviennent plus sombres, plus hermétiques.






Leonora Carrington, « La joie du patinage », 1941, huile sur toile, 45,7 x 60,9 cm, Collection Pérez Simón, courtesy Christie’s, New York. (2026 ESTATE OF LEONORA CARRINGTON / ADAGP PARIS)
« Leonora disait toujours que le vert était sa couleur. Sur le tableau « La joie du patinage » , elle se représente enveloppée d’une étole verte. Le rouge, c’était pour elle la couleur de la terre en Espagne. On voit qu’elle a été traumatisée », décrypte Tere Arcq.
En 1941, à sa sortie d’hospitalisation, elle fait « un mariage blanc » avec un ami pour pouvoir se réfugier à New York. Sur place, elle joue un rôle important dans les activités des artistes surréalistes en exil. Plusieurs œuvres de cette période présentées dans l’exposition portent les stigmates de la guerre, de la maladie mentale et de la perte.
Leonora Carrington revient sur ces événements traumatiques dans un texte poignant intitulé :
« En Bas ».

L.Carrington: « Paysage imaginaire » – 1955





Une autre vie au Mexique
En 1942, Leonora Carrington part au Mexique, pays où elle passera pratiquement le reste de sa vie. Elle se marie avec « Chiki » Weisz, un photographe hongrois avec qui elle aura deux fils.

Leonora et son mari « Chiki » –
Extrait de l’entretien avec Daniel Aguila – Reuters –
novembre 2000
Le foyer et la maternité deviennent deux thèmes importants dans son travail.
« Dans ce pays qui n’est pas en guerre, elle se sent libre, elle n’a plus peur, elle découvre ses couleurs, la magie quotidienne dont André Breton avait parlé avant elle, analyse la commissaire, tout cela l’a vraiment changée ».
C’est à cette période que Leonora Carrington va peindre une œuvre majeure qui va faire le lien entre les années de drames et de violences et le commencement d’une nouvelle vie, une ouverture sur un autre monde…


La commissaire Tere Arcq précise que c’est l’un des premiers tableaux qu’elle a peints au Mexique et que « le titre, Artes,110, c’était l’adresse où elle habitait« . L’artiste s’est aussi inspirée de l’ouvrage de Joseph Campbell, Le voyage du héros. « Au Mexique, elle entreprend la construction d’une nouvelle identité. On pense que c’est pour cette raison que la robe n’a pas encore de tête » ajoute l’experte.
Elle abandonne un monde en ruines pour recommencer sa vie. » Les deux commissaires voient dans ce tableau « un manifeste« , une œuvre capitale.
« C’est un autoportrait, décrypte Carlos Martin. « Artes,110 » représente sa traversée de l’Océan Atlantique en 1942 pour aller au Mexique où elle passera le reste de sa vie. Elle peint une femme sans corps qui sort d’un pays en guerre, sur une sorte d’île, pour trouver un autre endroit où une robe l’attend. » Le commissaire relève que Leonora Carrington a toujours adoré les contes de fées et que sur ce tableau, elle se pique le doigt avec la pointe d’une aiguille, comme La Belle au Bois Dormant.
« C’est l’idée d’un moment douloureux mais en même temps, de la révélation d’une nouvelle identité qui sera très importante dans son processus artistique« .
Un tournant dans la carrière de Leonora Carrington :

Leonora Carrington, « Las tentaciones de San Antonio » [Les Tentations de saint Antoine], 1945,
huile sur toile, 121 x 91 cm. (COLLECTION PARTICULIERE)
Leonora Carrington réalise ce tableau dans le cadre d’un concours auquel Salvador Dali, Paul Delvaux, Dorothea Tanning et Max Ernst participent également, pour intégrer une scène du film « Bel-Ami », sorti en 1947. Son ancien compagnon l’emporte mais ce grand tableau sur Saint Antoine marque néanmoins un tournant dans sa carrière. Sa peinture se transforme. Cette toile a bien failli ne pas rejoindre le Musée du Luxembourg, sa propriétaire craignant qu’elle soit vandalisée. Elle s’est heureusement ravisée en décembre et a permis que cette œuvre « très rarement vue » soit exposée, à condition d’être placée sous un verre de protection. « Je crois que c’est la seule version dans laquelle on ne voit pas le saint torturé par la tentation, analyse Carlos Martin en historien de l’art. Leonora a vu le tableau de Jérôme Bosch au musée du Prado de Madrid qui montrait également le saint en paix« .

Leonora Carrington devant son tableau « les tentations de Saint Antoine «
L’ésotérisme ou l’obscurité lumineuse :
Peintre, sculptrice et auteure, Leonora Carrington avait pour livre de chevet l’ouvrage d’Édouard Schuré, Les grands initiés, consacré à l’histoire secrète des religions, une sorte de voyage dans la tradition ésotérique. Elle parsème ses tableaux de signes cabalistiques, d’écriture miroir, d’incantations magiques visibles ou invisibles. « Elle pensait ses œuvres comme des objets rituels et croyait vraiment qu’elle pouvait produire un effet avec ses tableaux« , décrypte la commissaire.



» Demoiselles fuyez, il y a un homme dans la roseraie » -1948
Le TAROT :
Selon la commissaire Tere Arcq, Leonora Carrington a pratiqué l’art du Tarot « non dans une volonté divinatoire mais comme un moyen de se comprendre soi-même et d’exprimer ses intuitions« . Sa vie durant, elle n’a cessé d’explorer les savoirs ésotériques, les croyances oubliées, toute forme de connaissance échappant au rationalisme.


Arcane N° XIX
Le féminisme et l’écologie :
À la différence de nombreuses féministes décrivant la maison comme une prison, Eleonora Carrington considère le foyer, en particulier la cuisine, comme un territoire de création et d’expérimentation.
Un espace où les femmes peuvent retrouver leur pouvoir grâce à l’alchimie, la magie et la sorcellerie.
« Elle parlait d’un féminisme de la conscience« , poursuit Tere Arcq. Pour elle, l’homme et la femme doivent se compléter. « Elle faisait référence, explique la commissaire, au pouvoir des sociétés matriarcales dans lesquelles la femme était la soigneuse, celle qui prend soin des autres mais aussi de la nature, de la planète et de la vie spirituelle de la communauté ». Elle dira à une amie que le rôle principal des femmes consiste à exorciser le mal chez les hommes pour les détourner de la guerre et de la violence.


La cuisine aromatique :





Le Musée d’Art Moderne de Paris présente, du 10 avril au 2 août 2026 la plus importante rétrospective en France depuis 20 ans, consacrée à Lee Miller.
Figure essentielle de l’avant-garde internationale, Lee Miller (1907–1977) fut tour à tour mannequin, artiste surréaliste, portraitiste, photographe de mode et correspondante de guerre accréditée par l’armée américaine.
Longtemps reléguée au rôle d’égérie, elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des grandes photographes du XXème siècle.
De nombreux portraits de Léonora Carrington dans l’exposition du musée du Luxembourg sont signés par elle.





















































































































































































































































































































