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« CHANA ORLOFF SCULPTER L’ÉPOQUE »
Jusqu’au 31 mars 2024.

Chana Orloff (1888–1968), est à l’honneur au musée Zadkine à Paris, le premier musée français à consacrer une exposition monographique à la sculptrice franco-ukrainienne, témoin malgré elle des plus grands drames du XXᵉ siècle.
L’exposition est organisée en partenariat avec les « Ateliers-musée Chana Orloff », et bénéficie du soutien de la « Fondation pour la Mémoire de la Shoah ».
Ariane Tamir et Eric Justman, commissaires associés et petits-enfants de Chana Orloff, ont contribué activement à la réalisation de l’exposition, avec de nombreux prêts issus de la maison-atelier de l’artiste.

Musée Zadkine, le jardin.

Rassemblant une centaine d’œuvres, l’exposition n’est pas une rétrospective mais un parcours à travers les œuvres de Chana Orloff et une mise en regard avec certaines œuvres d’Ossip Zadkine.
Les deux artistes ont beaucoup de choses en commun : ils se connaissent, sont tous les deux d’origine russe et de confession juive, ont choisi Paris comme terre d’accueil et meurent à un an d’intervalle. Pour autant, leurs styles sont assez différents et c’est ce que montre cette exposition qui a pour titre « Sculpter l’époque », parce qu’à un journaliste qui lui demandait quelle était son intention lorsqu’elle sculptait, Chana Orloff avait apporté cette réponse : « faire l’époque ».  

Chana Orloff

Rien ne prédestinait Chana Orloff, née dans l’actuelle Ukraine, à devenir une artiste emblématique au parcours hors du commun. Huitième d’une famille de neuf enfants, sa mère et sa grand-mère sont sages-femmes, son père est instituteur. Quand les juifs ont eu l’interdiction d’exercer ce métier, il devient commerçant. En 1905, sa famille émigre en Palestine (dans l’Empire ottoman), et Chana aide ses parents en faisant des travaux de couture. 
En 1910, âgée de 22 ans, elle vient à Paris pour obtenir un diplôme de couturière.  Elle travaille comme apprentie pour la maison de couture « Paquin » jusqu’en 1912. 
L’un de ses professeurs remarque ses talents de dessinatrice et l’encourage à développer ses dons artistiques. Elle est admise à l’École des Arts Décoratifs, et elle fréquente l’Académie Vassilieff.
Au contact des artistes de Montparnasse, parmi lesquels Amedeo Modigliani, Chaïm Soutine ou Marc Chagall, elle se découvre un intérêt pour la sculpture et trouve rapidement son propre langage, un peu à l’écart des mouvements qui dominent à l’époque. Elle s’installe dans un atelier à proximité de celui de Ossip Zadkine. 

Chana Orloff dans son atelier.

En 1916, elle épouse Ary Justman, un poète avec lequel elle a collaboré à une revue littéraire.
De cette union nait, en 1918,  Elie, surnommé Didi qui contracte la poliomyélite.
En 1919, Ary, engagé dans la Croix-Rouge américaine, meurt de la grippe espagnole, laissant Chana et leur fils seuls à Paris.
Tous ces malheurs auraient pu l’abattre, mais elle fait face avec courage et continue sa carrière jusqu’à sa mort en 1968 au moment où elle préparait une rétrospective dans le musée national de Tel Aviv.   

En 1926, elle s’installe dans une maison-atelier conçue par Auguste Perret dans la cité d’artistes de la Villa Seurat dans le 14e arrondissement de Paris. (Auguste Perret est un architecte français qui fut le premier à utiliser le béton armé dans les constructions. On lui doit -entre autres- la reconstruction de la ville du Havre, rasée à 80% par les bombardements de la guerre 39/45.)

Les portraits 

C’est pour l’encourager que ses amis les plus proches, comme les Chagall, lui commande des œuvres. La sculptrice s’exécute avec beaucoup de facilité, utilisant des matériaux aussi divers que le bois, le plâtre (pour des tirages en bronze) ou le ciment et faisant en sorte que le résultat soit toujours reconnaissable, même si elle stylise beaucoup les traits de ses modèles.
Rapidement Chana Orloff devient lune des portraitistes les plus recherchées de son époque. L’exposition ouvre avec les portraits de personnalités du monde des arts et des lettres qui ont fait sa réputation et lui ont permis d’acquérir l’indépendance financière mais aussi avec des portraits d’ami.es proches. On y voit d’abord les portraits qui la rendirent célèbre et qui sont des têtes, mais aussi des sculptures en pieds, comme celle de la fille de l’éditeur Lucien Vogel, Nadine (Chana Orloff avait une prédilection pour les sculptures d’enfants). Pour preuve de son renom, elle obtient la Légion d’honneur et est une des rares sculptrices à prendre part à la grande exposition des « Maîtres de l’Art Indépendant » au Petit Palais à Paris en 1937. 

« Bustes de femmes« 
« Buste de Ruven Rubin« 
« Nadine » et » l’homme à la pipe »
« Ida Chagall« 
G.Lepape / V.Rey
Sans titre
« Torse »

Femmes en mouvements 

À rebours des préjugés au sujet de la sculpture, réputée art physique difficile et plutôt masculin, Chana Orloff s’inscrit dans l’histoire de l’art en pionnière.
Elle développe tout au long de sa carrière une esthétique personnelle, figuration stylisée volontiers synthétique. On y voit de nombreuses représentations féminines, car l’artiste a accordé une place centrale aux femmes en mouvements, comme les danseuses, les sportives ou les garçonnes de l’entre-deux-guerres.
Elle participe de l’évolution de la représentation du corps féminin, et capture dans la pierre ou dans le bois, le mouvement des danseuses, sportives et autres amazones de l’entre-deux-guerres. 

« Deux danseuses« 
« Femmes en mouvement« 
« La dame à l’éventail« 
« Baigneuse accroupie »

Maternités 

Et cette femme, l’artiste n’a pas hésité non plus à la représenter enceinte, avec le ventre et les seins proéminents, ce qui était encore très peu courant à l’époque. Ou bien l’a montrée en fusion avec son enfant, dans des œuvres où l’on a presque du mal à distinguer le corps de l’un et de l’autre (elle-même protégeait beaucoup son fils malade).

« La femme enceinte »
« La grand mère et la petite-fille »
« La mère et l’enfant dans les bras »
« Maternité allaitant »
À gauche: « La sainte famille » O.Zadkine
À droite: « Le baiser » C.Orloff
« La dame enceinte »

Dans une interview, Chana Orloff affirme que les artistes qui sont « également mères » sont meilleures que les hommes pour traiter cette thématique. Lorsqu’elle choisit, pour un magazine, de se faire photographier, ce ne sera pas au travail mais avec son fils Élie… Entourée de ses sculptures, elle revendique sa double identité de mère et d’artiste renommée. 

Chana Orloff et son fils, à l’atelier.

L’ Après –guerre : les monuments du retour  

En juillet 1942, l’histoire se répète.  La guerre éclate et Chana Orloff, qui est juive, échappe de peu à la rafle du Vel d’Hiv. Elle parvient à se réfugier en Suisse avec son fils. Durant cet exil elle continue à sculpter aidée par des ami.es.
En 1945, elle expose ses œuvres réalisées en Suisse à la galerie « Georges-Moos » à Genève ; la critique est enthousiaste.
Elle revient à Paris à la Libération et trouve son atelier saccagé et pillé par les nazis.  
Elle se remet au travail, abandonne la forme lisse pour un modelé plus inquiet avec des thèmes intimistes comme celui de la femme assise.
Un an plus tard, elle expose à la « Galerie de France » une trentaine de sculptures et une série de dessins.
La sculpture intitulée « Le Retour », exprimant le calvaire d’un déporté, bouleverse la critique. 

« Le retour »
« La veuve ou la dame assise »
Étude pour « Le retour »

La Seconde Guerre mondiale met un terme à la fulgurante carrière de Chana. Ses sculptures animalières se transforment en messages politiques. Alors que les Nazis assimilent le peuple juif à l’insecte nuisible de la sauterelle, elle retourne la critique en exposant une sauterelle-char, qui – selon elle – est le véritable danger. 

« La sauterelle »
Oiseau blessé

Le bestiaire 

L’exposition offre également un aperçu du bestiaire sculpté par Chana Orloff, nourri par la symbolique et la culture juive, qui emprunte à la tradition hébraïque. Les animaux occupent une place importante dans son travail : poissons, oiseaux et chiens qu’elle s’est efforcée de représenter à la manière de François Pompon (Sculpteur français 1855-1933) c’est-à-dire en ne conservant que les attributs qui lui permettent de donner un caractère particulier à chacune des bêtes.

« Panthère » François Pompon
« Oiseau »
« La chèvre »
« Couple »

Après l’indépendance d’Israël (1948) Chana Orloff va y passer plus en plus de temps. Elle y arrive en  1949, après une tournée triomphale en Europe et aux États-Unis. Elle expose au musée de Tel-Aviv, à Jérusalem et à Haifa. Elle travaille dans le pays et réalise, entre autres, le portrait de David Ben-Gourion ainsi que la Maternité érigée à Ein Guev à la mémoire de Chana Tuchman Alderstein, membre de ce kibboutz, tombée au cours de la guerre de libération. 

« Maternité » à Ein Guev 1952

En 1968, Chana Orloff arrive en Israël pour une exposition rétrospective au musée de Tel-Aviv, à l’occasion de son 80e anniversaire. Tombée malade, elle s’éteint près de Tel-Aviv, le 18 décembre 1968 (un an après Zadkine). Elle est enterrée à Tel-Aviv, et son fils Elie fera poser sur sa tombe le monument funéraire sur lequel elle travaillait. 

Dans le 14eme arrondissement de Paris, sa maison-atelier dans laquelle elle vécut et travaillé de 1926 de 1968 a été conservée par ses héritiers dans l’état dans lequel l’artiste l’a laissée.
Cette maison-atelier a été labellisée en 2020 « Maison des Illustres » par le Ministère de la Culture.

L’œuvre de Chana Orloff compte près de 500 sculptures, constituée de plâtres, de bois, de bronzes, de marbres, de pierres, de terres et de ciments. 
À cette collection importante s’ajoute celle du fonds de dessins de l’artiste (3000 dessins et esquisses) ainsi qu’un ensemble de gravures. Enfin, une partie de sa collection personnelle de tableaux la représentant, peints par des amis artistes, est exposée, évoquant une femme forte et ancrée dans son époque. 
Les héritiers ont également poursuivi les recherches afin d’obtenir la restitution des œuvres spoliées. Certaines ont retrouvées leurs places dans l’atelier : 

Retour des sculptures après spoliation
Retour d’oeuvres après pillage

TEXTES ET PHOTOS DE L’ARTICLE: KADIA RACHEDI

Le musée ZADKINE se trouve 100 bis rue d’Assas
dans le 6e arrondissement de Paris

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